Le Scrabble, un jeu sans foi ni loi

Jacques | Cécile
Bonjour, moi c’est Jacques. Je suis un loup solitaire, d’ailleurs, à la maison de retraite j’aime bien rester seul dans ma chambre. Qu’est-ce que c’est agréable lorsque la journée se termine et qu’il n’y a plus d’agitation partout autour de moi et dans les couloirs, tout est calme. J’habitais à la campagne et avec mon vieil âge, on m’a placé dans cette maison de croulants, je ne vois pas ce que je fais ici.

Le soir dans mon lit, je m’amuse à créer des combinaisons de mots pour ma prochaine partie de Scrabble. Le Scrabble, c’est ma passion : je suis imbattable. C’est pour ça que j’aime le calme, car pour trouver les meilleures combinaisons il faut être vraiment concentré. De toute façon, il n’y a pas de secrets, l’anticipation, ça marche à tous les coups.

Un jour, on a voulu me trouver un nouveau partenaire de jeu. C’est Sabrina, l’animatrice de la maison de retraite, qui m’a dit : “ On va vous inscrire sur Welp, un site Internet. Vous verrez du beau monde et ça vous changera les idées monsieur Jacques, vous allez voir ! ”.

Au départ, je n’étais pas du tout emballé. Rencontrer des inconnus grâce à Internet… Quelle drôle d’idée ! Et puis, pour quoi faire ? Je suis très bien tout seul moi. En plus avec Internet, on ne sait jamais sur qui on va tomber… Mais Sabrina a insisté pour me faire rencontrer de nouvelles têtes et j’ai fini par accepter. Après tout, c’est gratuit, ça n’engage à rien et ce ne sont pas mes petits enfants qui viendront me voir croupir ici.

Au décès de ma femme, ma fille unique Mélanie m’a envoyé sans pitié finir mes jours dans cette prison. En même temps, c’était soit ça, soit départ pour le Canada. Je préfère rester en France, même sans famille.

Le jour où Sabrina m’a dit que quelqu’un avait répondu à l’annonce et viendrait jouer au Scrabble avec moi, je me suis senti à la fois effrayé et excité. Effrayé car j’avais peur de rencontrer une nouvelle personne et excité à l’idée de savoir qui j’allais affronter.

Les soirs qui ont précédé la rencontre, je m’endormais avec difficulté, tant je pensais stratégie et tactiques pour mater ce nouveau rival. Il me fallait gagner à tout prix, c’était une question de vie ou de mort. Je n’exagère pas : il y avait mon honneur dans tout ça ! J’imaginais l’adversaire peu redoutable : il n’y a pas beaucoup de gens qui s’y connaissent en Scrabble de toute façon.

Pourtant, mon adversaire n’avait rien à voir avec ce que j’imaginais, vraiment rien ! C’était une femme d’une quarantaine d’année avec un travail à temps plein et trois enfants.

Cécile est donc arrivée avec Lucie, sa fille de 14 ans, un dimanche de mars comme prévu. Elle avait l’air plutôt détendu, elle était souriante, je dois dire que j’ai presque esquissé un sourire. Je me posais aussi des questions : qui était-elle, d’où venait sa passion pour le Scrabble, était-elle certaine d’avoir le niveau ?

Cécile a bien senti les choses : après les politesses, on s’est installé sur une table et il n’y avait plus que le jeu qui comptait. Elle avait les yeux qui brillaient. J’ai tout de suite vu que c’était une joueuse, une battante. L’envie de gagner, était un point commun. Parfois, elle levait les yeux aux ciel, signe qu’elle réfléchissait, et que ça carburait là-haut.

Moi, j’étais sûr de gagner. J’ai l’expérience des mots, je dévore des livres en un rien de temps et les mots qui comptent triple, c’est ma spécialité. Pourtant, elle se débrouillait plutôt bien, j’ai compris qu’elle faisait partie du cercle des connaisseurs.

Ce jour là, je n’ai pas vu le temps passer, je vous jure. On a même fini par parler, c'était devenu naturel. Je me suis mis à parler de moi, quand j'étais jeune et enseignant. Je luttais contre l’analphabétisme, c’est un sujet qui me tient toujours à coeur. Ça faisait longtemps que j’en avais pas parlé et je me suis souvenu que quand je commence, je ne peux plus m’arrêter. La petite Lucie m’écoutait d’un air attentif, elle posait des questions, rebondissait sur ce que je disais Elle est vive, la gamine. Elle m’a dit, qu’elle aussi, elle voulait faire un truc pour les autres. Elle tient de sa mère on dirait bien ! J’étais fier parce que je me suis dit que je pouvais l’inspirer. Elle représente la future génération après tout !

Cette rencontre m’a vraiment foutu une claque, je me suis dit que ma vie ne s’arrêtait pas là et qu’en s’ouvrant aux autres et en partageant des moments avec eux, on s’épanouit plus que lorsqu’on est seul. Bien sûr, j’aime toujours mes moments de solitudes qui me permettent de réfléchir à de nouvelles combinaisons.

De plus, depuis ce jour là, Cécile débarque de temps à autre, toujours avec sa fille. On s’installe tous les trois autour d’une table dans le salon de la résidence. J’aime bien grignoter des petits Lu pendant que je réfléchis, Cécile boit du thé et avec sa fille, elles me posent souvent des questions pendant qu’on joue, je ne sais pas si c’est pour me déconcentrer ou bien parce qu’elles s'intéressent vraiment à moi. En tout cas, j’aime bien ça, ça me force à me rappeler mes souvenirs. Je ne pensais pas le dire, mais ça me fait du bien, je rajeunis, je crois. Vous pensez que c’est possible ?

J’ai fini par autant apprécier nos conversations que les parties de Scrabble. Et puis perdre ou gagner, l’important c’est de jouer, non ?