Savez-vous ce qui vous rend solidaire ?

Nathan Stern vous donne quelques pistes pour créer les conditions de l’harmonie, à la maison, au travail, ou dans la vie.

Nathan Stern est entrepreneur social, sociologue de formation, et crée des jeux et  outils dans le but de favoriser la compréhension mutuelle, l’empathie, et in fine la solidarité entre personnes. Il a ainsi créé plusieurs outils : Peuplade, Voisin-Age, Happy Week, et la Common Good Factory . Après l’avoir rencontré sur le plateau de RMC, nous avons décidé de l’interroger afin de mieux comprendre ce qui nous rend solidaire.
Nous l’avons rencontré dans un café parisien, et voici ce qu’il nous a confié…


WELP : D’où est venue l’inspiration de tous ces projets ?

N.S : On s’aperçoit aujourd’hui que les plateformes ont un fort impact sur les interactions entre les personnes. Les conventions sociales régissant la présentation de soi, les règles du jeu, les usages en matière de rencontres... tout peut être réinventé sur ces interfaces. Les gens se définissent également différemment : un pseudo, un prénom, une photo, un statut valorisant,… Ils communiquent et interagissent avec plus de liberté. En ligne, on peut créer des espaces sociaux où l'enjeu est spécifiquement de renforcer la confiance entre voisins, ou d'accompagner des personnes âgées, ou de partager une expérience entre pairs... C'est beaucoup plus dur sans le web !

 

WELP : Finalement, en regardant vos travaux, il semble que le sentiment de solidarité que l’on peut éprouver vis-à-vis d’autres personnes a beaucoup à voir avec l’empathie, à savoir, la compréhension mutuelle.  Selon vous, qu’est ce qui rend empathique ?

N.S : En amont de l'empathie, il faut qu'il y ait un lien. Et ce lien ne se crée pas automatiquement.

En premier lieu, le lien a besoin d'un cadre sûr.
Le besoin de sécurité est prioritaire sur le besoin de lien. Si l'autre peut être une menace, il est avantageux de le mettre à distance. Et lorsqu'il n'y a pas de lien, aucune empathie n'est possible. Les personnes sacrifient leur désir de lien si la sécurité est compromise. Pour être disposé à s'ouvrir aux autres, il faut se sentir en sécurité avec eux. 

Une seconde condition pour qu'un lien se tisse, c'est qu'on sente qu'on peut, en droit et matériellement, ne plus être en lien si on le décide. Si créer un lien implique de devoir entretenir ce lien sans limite de durée, c'est compliqué. Ça explique une partie des réticences qu'on les gens à tisser des liens avec leurs voisins : quand on se fâche avec un voisin, on continue de le voir régulièrement. Si le covoiturage dans les entreprises n'a jamais vraiment décollé, c'est aussi en partie que c'est compliqué de refuser l'accès à sa voiture à son collègue si on lui a proposé 3 fois. On est tous attachés à notre liberté.

Une troisième condition, c'est que l'espace social dans lequel se fait la rencontre favorise la rencontre et l'échange. C'est une question de culture, et de norme sociale. Dans les métros ou les cages d'escalier parisiennes où l'usage est de ne pas se saluer, dire "bonjour" signale que vous ne respectez pas la règle commune. Vous pourrez souvent passer pour quelqu'un d'intrusif ou de subversif. Le désir de lien dont vous témoignez peut vous faire passer pour un importun qui a quelque chose à demander. Et ce n'est pas facile de changer la culture et les normes en vigueur dans un espace social quand on est un des protagonistes. Car le premier désir des gens est de se conformer pour appartenir au groupe. 

Il y a une innovation qui facilite considérablement la création de lien, c'est le tiers de confiance. Le tiers de confiance, la maîtresse ou le gendarme par exemple, définit une norme qui structure les interactions du groupe, il supervise la situation. Le tiers de confiance évite qu’il ne se crée des “zones de non droit”, où les deux personnes ne savent pas quel rôle elles sont censées jouer, situation qui favorise l’incompréhension et donc le conflit.
Blablacar a par exemple réussi à créer ces conditions qui favorisent la compréhension mutuelle et l’empathie. Pourtant, le pari était fort. Avant Blablacar, qui aurait pensé que l’on pouvait mettre 5 inconnus dans un espace aussi confiné qu’une voiture, pendant 3 heures et garantir que cela se passe bien ?

Blablacar a rendu cela possible gràce à un encadrement particulier du covoiturage, avec, en premier lieu, des règles claires. Ce qui permet à un tiers de confiance de créer les conditions de la compréhension mutuelle, et donc de la convivialité, ce sont des règles claires, explicitement énoncées. Si l’on reprend le cas de Blablacar, ce sont les pictogrammes (tabac/musique/conversation) qui définissent le cahier des charges à suivre. Si vous choisissez un conducteur qui fume, vous savez que vous n’êtes pas en droit de vous plaindre de sa fumée de cigarette ou de l’odeur de tabac de sa voiture. Si vous choisissez un conducteur « bla bla bla », vous savez que vous avez intérêt à aimer la conversation, si c’est un conducteur « bla », alors vous savez que vous pouvez rattraper votre nuit.
 Dans les plateformes collaboratives, chacun a le pouvoir d'évaluer le comportement des personnes avec lesquelles il interagit. La communauté joue le rôle de tiers de confiance. Et dans les cas extrêmes, l'éditeur de la plateforme peut aussi s'impliquer dans la résolution du litige. Grâce au “Tiers de confiance’”, les utilisateurs savent que s’ils conduisent comme le héros de Taxi au cours d’un trajet Blablacar, le « covoitureur » sera en droit de se plaindre auprès de Blablacar qui pourrait ensuite l’exclure du site. C’est donc le tiers de confiance qui garantit que cela se passera bien.
En somme il faut spécifier les engagements. En spécifiant les engagements, l'interaction devient un jeu, un jeu dont on a fixé les règles. Les règles fixent un cadre commun qui facilite la communication, car on n’est pas surpris des réactions de l’autre, on sait à quoi s’attendre. In fine, en permettant la co-création du cadre, ces règles favorisent l’empathie. 

Ensuite, il faut un cadre mutuellement construit. 
S’il faut spécifier les engagements, il ne faut pas que les règles soient seulement des règles négatives : “ne pas faire ci” “ne pas dire ça”... Les cadres négatifs ne donnent pas de vision. Ils n'aident pas les protagonistes à savoir ce qu’ils sont censés faire, et laissent place au désœuvrement. C’est ce qui arrive souvent les cours de récréation. A l’école, personne ne sait ce que l’on est censé faire dans une cour de “récré”. C’est sauvage. C’est une zone de non droit, le harcèlement à l’école se fait essentiellement dans la cour.  
Au contraire, proposer un cadre positif comme découper la cour en plusieurs zones, chacune assignées à un type d’activité, comme dans le projet mené par la Common Good Factory permet de développer une certaine harmonie des rapports sociaux, et limite les conflits.

 

WELP : Est-ce qu’il y a des environnements qui favorisent la compréhension mutuelle ?
 
N.S : Bien sûr ! Blablacar favorise la compréhension mutuelle, par exemple. Des millions de gens passent plusieurs heures dans la voiture d'inconnus, et ça se passe presque toujours bien. Mais il y a des conditions : Réunir des gens qui font le choix d'interagir - ils n'y sont pas contraints comme des frères et soeurs à l'arrière d'une voiture -, des gens qui explicitent ce qu'ils attendent les uns des autres. Des gens qui partent d'un même point A et veulent arriver au même point B. Les uns font des économies, les autres obtiennent un dédommagement. On s'est mis d'accord au préalable sur les règles de vie commune : droit de fumer ou pas, musique ou pas, conversation ou pas... Et l'essentiel : on n'est pas engagé dans la durée. On n'est pas obligé de se revoir ! C'est le contexte qui va nous déterminer à être compréhensif ou à être indifférent.


Si cet entretien vous a intéressé, filez voir de plus près en quoi consistent les inventions de Nathan : 

 Peuplade, un réseau social de quartier pour aider les voisins d'un même quartier à tisser des liens inédits.

Voisin-Age, un site créé avec l'association Les petits frères des Pauvres pour réunir les voisins autour des personnes âgées isolées.

Happy Week, un jeu dédié à “ré-enchanter le quotidien ! ” pour donner envie aux enfants de ranger leur chambre, débarrasser ou faire leurs devoirs sans que leurs parents aient à leur demander.

La Common Good Factory, une manufacture d'outils de médiation en tous genres (réseaux sociaux, jeux, posters,...) pour aider les entreprises, les associations et les institutions à adopter une approche plus empathique de leur métier et de leur fonctionnement.

Pour en savoir plus sur Nathan Stern, vous pouvez également regarder ses conférences TED : TedxVaugirardRoad, TedxLaRochelle.